La contemplation dans les animes/mangas : iyashikei

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Un coucher de soleil (ou lever?)… *yawn*

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Le vent souffle et derrières les feuilles qui s’envolent, le crépuscule se lève. Les ombres valsent de verdure en verdure, courant toujours de plus en plus loin. Sans jamais réellement disparaître, elles se laissent envelopper par les quelques rayons ivre de fatigue une fois que les feuilles se soient couchées au raz-le-sol. Plus rien ne s’interpose. L’ambre qui enveloppe les champs disparaît, l’encre s’étend.

Imaginer une telle scène dans ses plus amples détails est quelque chose que je trouve assez poétique. Que l’exécution soit réussis ou non, rien n’y enlève le fait que le coucher d’un soleil puisse être apaisant. Un moment bref auquel on ne porte pas toujours attention, mais qui parvient somme toute à nous titiller le coin de la pupille, quelques fois. Prendre une scène typique de la journée afin de l’apprécier dans sa simplicité, c’est là quelque chose que l’on pourrait nommer la contemplation. Dans la littérature, c’est quelque chose qui me semble très peu populaire, assez rare même. C’est cependant un genre qui se faufile particulièrement bien dans les œuvres japonaises, comme les animes et mangas. Je vais ici me concentrer sur le domaine de l’animation.

Le terme anglais utilisé afin de décrire ce genre d’œuvres est healing anime, ou anime de guérison. Le terme japonais est iyashikei (癒し系), qui signifie justement, selon le site Tvtropes.org, « guérison ». Il décrit principalement le sentiment que procure un anime (soit, le bien être), et non un genre en particulier, comme pourrait l’être le slice-of-life, possédant bien sûr facilement du iyashikei. Je considère alors ceci comme étant une sorte de sous-genre.

Le définir comme tel en est dû à la subtilité qui forme toute sa saveur : la subjectivité. Le principe « guérisseur » peut être vue de diverses manières par diverses personnes et en devient ainsi quelque chose d’intime. Car, si une chose procure un certain calme ou non, ça ne dépend que de celle la consommant. Je vais tenter de décortiquer ceci, en commençant par présenter trois œuvres, toutes d’origines mangas et assez reconnues dans le genre, bien que pas nécessairement populaires.

Celui qui me semble le plus évident est Yokohama Kaidashi Kikou (YKK pour les intimes), ou encore connu sous le nom de Quiet Country Café pour la version anglaise de l’anime. Malheureusement, cette version ne possède que 4 épisodes alors que le manga fait 14 volumes. Cela va sans dire que l’anime est très peu connu comparé à sa source. L’on suit ici une gynoïde (androïde d’apparence féminine) dans la campagne d’un Japon post-apocalyptique et inondé par le niveau de la mer. Le monde y est décrit comme touchant à sa fin, et l’humain ne peut qu’attendre sa mort paisiblement. Immédiatement, ce qui frappe dans YKK, c’est la représentation agréable d’un monde déchu. L’anime du moins, ne montre pas la guerre, ni les humains mourir dans des scènes d’actions trépidantes à s’en faire péter le coeur. Non, ce qui est ici décrit, c’est simplement une gynoïde qui fait du café, en campagne et son train train de vie bien paisible. Aussi simple que ça. Cela va de soi, c’est n’est pour ainsi dire pas pour tout le monde. Le rythme pourra d’ailleurs en endormir plus d’un.

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YKK offre la contemplation d’une personne qui contemple elle-même sa vie. Le choix d’une gynoïde pour ce rôle est symboliquement puissant.

Là où ce sous-genre gagne toute sa splendeur à travers YKK, c’est dans sa capacité à aborder divers thèmes sans pour autant les dramatiser, mais aussi à montrer toutes ces petites scènes de vie auxquelles plusieurs animes ne porteront pas attention (comme se faire un café et passer sa journée à prendre des photos). Rapidement, l’oeuvre gagne alors en détails dessinés à la main dans une douceur admirable. L’on a affaire aux questionnements des gens, de la gynoïde, à la construction sociale de l’époque et aux détails de l’environnement enseveli sous l’océan. Riche, YKK, possède pourtant un rythme et un manque de dialogue qui pourra faire croire le contraire. Car, la grande majorité de ses facettes sont abordées dans le principe du non-dit. Lorsque l’on voit l’héroïne se faire un café, c’est habituellement dans le silence.

Mushishi est un cas bien similaire à YKK, la version anime profitant cette fois-ci d’un travail soigné tant il retranscrit fièrement le manga. On suit ici une sorte de chamane ermite qui voyage à travers un japon féodal et rural afin d’aider les habitants dans leurs problèmes influencés par des esprits nommés mushi (insecte en japonais).

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Sans jamais se décrire comme shintoïste, Mushishi se base grandement sur les principes de cette philosophie dans les interactions entre la nature, ses esprits et les humains.

On retrouve encore une fois un rythme lent, peu de dialogues et une importance dans la transcription des environnements. À l’inverse de YKK, et de plusieurs iyashikei d’ailleurs, Mushishi est cependant parfois cruel, jouant même sur le suspens, ne se gênant pas à montrer des humains avec un cas impossible à régler par le héros et qui finissent souvent par mourir. Mushishi ne montre alors pas la nature avec une idéalisation de sa beauté; il la décrit sans juger ses facettes, cruelles comme amicales. C’est dans la contemplation, l’observation silencieuse, que l’on écoute Mushishi, fasciné et intrigué par ces sentiments qui se forment en nous, allant de la joie à la nostalgie amère.

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Aria parvient à faire rêver avec sa fixation sur l’eau. La bande sonore signé Choro Club est un plus.

En dernier exemple, il est difficile de ne pas faire mention d’Aria, possédant encore une fois un anime admirablement reproduit. C’est sur Néo-Venezia, une ville construite sur Mars, que cette œuvre nous transporte. Les héroïnes (que des femmes) sont des gondolières – ce qui est une rare exception à Venise– qui tentent de se perfectionner afin d’en faire leur emploi, par passion.

L’on a ici les mêmes principes que les deux œuvres précédentes, soit un rythme lent, paisible et une importance marquée à la vie de tous les jours. Seulement, Aria est l’inverse total concernant ses dialogues, tant c’est bavard à l’instar des animes habituels. Même, ici, Aria penche plutôt pour du sur-optmisme, donnant à nouveau un sens particulier au terme iyashikei, bien plus habituel d’ailleurs. Plusieurs ressortiront gêné, voir mal-à-l’aise suite à un visionnement de l’anime, tant c’est niais. Pourtant, très peu pourront dire être choqué ou anxieux suite à un épisode, alors que Mushishi peut donner un goût mélancolique.

Aria représente fièrement la moyenne des animes considérés comme iyashikei pour sa mise en scène et ses personnages bien plus encrés dans les habitudes de l’animation populaire du slice of life. Ceci est surtout flagrant pour son genre moe, un terme japonais ambigu pouvant être grossièrement traduite par mignon. Habituellement, lorsque ce terme est utilisé dans l’animation ou les mangas, c’est afin de décrire des femmes faisant des choses mignonnes, bien connu en anglais par cute girls doing cute things. C’est sans doute pour ce genre que le iyashikei est principalement reconnu. Bien sûr, la variation des formes du iyashikei est légion. Nombreuses sont les œuvres de ce type étant des copies conformes. Pourtant, nombreuses sont celles s’éloignant du cliché habituelle pour explorer des terrains inhabituels et déroutants. Le iyashikei est un genre unique et difficile à retrouver dans d’autres culture, surtout par rapport à la popularité que ceci peut avoir, Non Non Biyori et Flying Witch étant des exemples très récents. Natsume Yuujinchou serait d’ailleur le principal représentant actuel de ce sous-genre, comme il est encore d’actualité, pourtant présent depuis déjà quelques années.

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Zelda Breath of the Wild, porté vers la contamplation de la nature, propose aux renards l’aboiement du chien. Flying Witch fait de même. Étrange histoire.

Bon. C’est bien beau comme exemple, mais au final, ça ne définit pas clairement ce que c’est que ce sous-genre. Ce qui me pose principalement problème, c’est la différence entre ce principe de contemplation et le iyashikei. En prenant un cas comme Mushishi, il devient difficile de pouvoir parfaitement le considéré comme faisant partie du sous-genre. Rien n’enlève pourtant l’aspect contemplatif de l’oeuvre : un visuel constamment lié à l’environnement, des dialogues timides, Mushishi mène son public à déguster la nature, ne se gênant pas à y tomber dans le pessimisme. À l’inverse, Aria pourrait sembler bien moins contemplatif à cause de ses dialogues constants. Le principe de « guérison » y gagne par contre tout son sens tant la moralisation optimiste d’Aria est constante. Et YKK… disons qu’il se tient à l’écart, se contenant principalement de montrer l’héroïne qui tente de se divertir dans un monde endormi, bien qu’empruntant plus la voie de l’optimisme que de la neutralité.

Ce qui me semble relier ces trois oeuvres, hormis ces tendances à la lenteur et au quotidien, c’est la position des personnages. Dans chacun des cas, ils sont eux-mêmes dans un état de contemplation. Ils tentent tous de profiter de chacune de leur journée afin d’y voir la beauté dans leur plus pure simplicité. Encore une fois, Mushishi sort légèrement du lot comme le personnage principal n’est parfois pas présent pendant la quasi-intégralité de certains épisodes, nous montrant alors que les habitants dans leur quotidien chamboulé. Le héros gagne alors une certaine facette Deux Ex Machina qui « échoue » parfois.

Une critique que je pourrais poser sur le iyashikei et son désir à tendre vers une contemplation de la vie, aussi diverse dans son utilisation qu’elle soit, c’est la tendance, que chacun de mes exemples possède, à rendre le quotidien légèrement plus extraordinaire que ce que l’on vit normalement. Par exemple, les situations de vie dans YKK sont assez simples et chacun pourrait s’y retrouver dans la plupart sans trop de difficulté. Cependant, comme cela se situe dans un monde post-apocalyptique par la montée des océans, il devient beaucoup plus facile pour le public de s’y baigner. … C’est disons… plus stimulant. Le quotidien, bien qu’ordinaire, prend place dans un monde extraordinaire et fascinant. Aria « triche » de la même façon, proposant ce paradis social qu’est Néo-Venezia. Encore une fois, le quotidien présenté est souvent ordinaire, mais l’environnement est tout sauf normal et devient fascinant par ses tentatives à présenter des scènes toujours plus belles les unes que les autres, mélangeant simplicité et irréalisme. Et Mushishi se démarque encore une fois, dans un Japon rural tout à fait ordinaire, mais où les esprits permettent de tomber dans une magie qui rend ses œuvres bien plus invraisemblables qu’elles ne le laisseraient penser.

Est-ce vraiment un défaut? Je ne crois pas. On peut en effet regretter ce « contournement » de l’ordinaire, mais ce serait oublié que ce sont avant tout des œuvres artistiques, et non des essais. Le terme iyashikei est alors fort et non sans hasard : ça sert à créer un bien être, à former un questionnement chez son public, à mener à un désir d’accepter son état ou plutôt de se positionner. Iyashikei et contemplation sont alors deux aspects qui ne peuvent être sans l’autre, ce ne sont pourtant pas tout à fait les mêmes, malgré cette tendance que j’ai à les considérer comme tels. Car, le iyashikei propose de faire du bien dans la soi-disant simplicité de la tranquillité, mais ne peut proposer cette mise en scène sans passer par la contemplation, toutes aussi différentes ses formes puissent être. Difficile alors de ne pas penser à une méditation nommée pleine conscience qui semble être de plus en plus abordé en médecine, comme quoi se concentrer sur le moment présent – je rappelle, le principe du iyashikei – ne se limite pas qu’au domaine de l’art japonais. Serait-ce alors possible de voir la contemplation, non pas comme un autre facette, mais ce qui englobe? À la limite, je me demande s’il ne serait pas possible de considérer toute forme de morale, de remise en question et d’analyse comme de la contemplation. Jusqu’ici, avoir utilisé le terme dans la limite de l’admiration de la simplicité pourrait alors sembler bien limité.

Le iyashikei semble être là un aspect inhérent à la culture littéraire du Japon, voir même un élément du shintoïsme. Difficile de ne pas les comparer à certains types de haïkus. C’est un exemple de cas sans doute bien connu, bien que difficilement cerné, de cette contemplation admirant la nature. L’apparente « simplicité » et l’emphase mit sur des scènes ordinaires participent selon moi à voir la brève attention qu’on leur porte à la surface. Pourtant, si on analyse un minimum les haïkus dans leur langue d’origine, force est de constater la complexité littéraire et autre qui les formes. Par exemple, il est habituellement possible de lire un haïku de diverses manières sur la même prononciation des mots, ce qui porte alors ces trois vers qui les composent à diverses lectures possibles. C’est grossièrement comparable aux homophones et aux paronymes donc. D’où la difficulté, pour ne pas dire l’impossibilité, de complètement traduire ces si « simples » trios de vers.

Tout ça pour en venir au fait que, j’y vois là toute la philosophie du iyashikei : un simple coup d’œil offre une lecture simple et agréable, mais une analyse mène à des sentiers élégamment camouflés. Là n’est pas question d’aimer ou non, mais simplement de contempler.

Pour plus d’informations sur le genre et des recommandations : http://tvtropes.org/pmwiki/pmwiki.php/Main/Iyashikei

Sources des images :
http://pre07.deviantart.net/cbd9/th/pre/f/2008/321/3/c/haibane_renmei_wallpaper_1_by_lightningcloud. jpg
https://myanimelist.cdn-dena.com/s/common/uploaded_files/1458058589-3c90f948f732ed33c2615ab934473918. gif
https://media.senscritique.com/media/000006487012/1200/Mushishi. jpg
https://s-media-cache-ak0.pinimg.com/originals/bd/09/a5/bd09a5dd0df8170ea5ca94e92304c1fa. jpg
https://techraptor.net/wp-content/uploads/2017/03/BotWFox. png
Flying Witch épisode 08

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